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« Ces journées d’études sur les différentes façons de déployer la dimension politique de notre action éducative sont vraiment bienvenues. On a certes besoin de se retrouver ensemble pour mieux nous situer dans ce monde en basculement, pour mieux saisir le sens de notre responsabilité en recherche et en formation. Recherche et formation sont en effet d’importantes formes d’action sociale.
On le sait trop : ce qui se passe en ce moment est ahurissant; on manque de mots pour en parler. C’est une érosion des fondements déjà fragiles de notre humanité. C’est la déliquescence, la chute des garde-fous (au sens propre comme au sens figuré!). Naomi Klein explicitait bien cette Stratégie du choc qui nous secoue. C’est la déferlante d’une culture économique débridée, dévoyée, à laquelle on consent trop volontiers. Nos décideurs s’affairent à contourner ou à « moderniser » les lois pour favoriser une compétitivité durable.
Entre autres, nos forêts vivantes au Québec – comme ailleurs – sont devenues ce qu’on appelle maintenant des « écosystèmes économiques », des « environnements d’affaire », selon le nouveau Régime forestier du Québec. Le fleuve Saint-Laurent – notre artère vivante – se voit réduit à un couloir de conteneurs, ce qui commande l’aménagement de nouveaux ports de transit : notre ministre des Transports affirmait récemment qu’il faut stimuler « la compétitivité du fleuve » pour transporter encore davantage de marchandises. Et puis maintenant, on cède même le vent et nos territoires à l’industrie éolienne qui accapare au privé ce bien commun qu’est l’énergie. Tout cela, sans plan global et explicite de développement économique et social, et dans un contexte où se désagrège la démocratie – à coups de lois bâillons par exemple, comme on l’a vu entre autres récemment.
Et puis évidemment, en toile de fond, il y a toutes ces crises majeures à l’échelle internationale où les règles de droit sont piétinées. C’est l’humanité elle-même qui est assassinée à Gaza et dans toutes les guerres. Et c’est dans ce contexte-là qu’évoluent entre autres les enfants, les jeunes, au cœur de nos sociétés désarçonnées.
Heureusement, à travers cette vaste mouvance délétère, on peut repérer des ilots de résistance, des mobilisations citoyennes souvent bien courageuses, qu’il nous faut célébrer parce qu’elles invitent à ne pas baisser les bras. Depuis longtemps et partout sur les territoires, il y a des groupes mobilisés à la défense du vivant et de la justice écologique – des groupes en lutte ou des groupes qui s’engagent à inventer d’autres façons de vivre ici ensemble. Et on peut observer que ces mobilisations-là deviennent d’importants creusets d’apprentissage et de transformation sociale.
En particulier, dans le contexte politico-économique actuel, où on a perdu confiance en nos décideurs et où il faut se battre pour sauvegarder la démocratie – ce qui en reste -, on apprend que finalement, c’est à nous, citoyens, citoyennes, que revient la tâche – très lourde – d’exercer une vigile critique sur les décisions relatives aux affaires publiques, au « commun », à ce qui nous concerne tous. On apprend que si on ne le fait pas, personne ne va le faire.
On se rend compte que c’est à nous d’enquêter, de lutter « contre » ou « pour » – à contre-courant et souvent à bout de souffle. C’est à nous, citoyens, citoyennes, que revient finalement le fardeau de la preuve et de l’auto-défense pour la préservation de l’intégrité de nos milieux de vie et la justice écologique.
Au cœur de l’action citoyenne, on apprend donc le sens premier du mot « politique » : s’occuper ensemble des choses qui nous concernent tous et toutes. On apprend que la « vraie » politique est une affaire collective, qu’elle se joue ici, maintenant et entre nous, dans nos milieux de vie de proximité, au sein des territoires partagés. On apprend à s’approprier la « chose publique », à poser des questions et à exiger des réponses valides, à construire un savoir pertinent en contexte, à développer un argumentaire, à construire des plaidoyers. On apprend l’engagement, la collaboration, l’entr’aide. On apprend à « Faire que » pour reprendre le titre d’un récent ouvrage d’Alain Deneault. Et puis, bien entendu, on apprend que tout cela n’est vraiment pas facile.
Globalement, on se rend compte que l’une des fonctions de toutes ces mobilisations, c’est de suppléer à l’inaction ou à l’incompétence des décideurs. Il nous faut aussi tenter de combler les failles de la démocratie. L’engagement citoyen supplée au déficit démocratique. Alors on apprend à vivre une démocratie active. On constate que les mobilisations citoyennes, qu’elles parviennent ou non à résoudre un problème – et elle y parviennent souvent -, ont bel et bien une fonction de développement social. Et c’est pour cela qu’il faut s’y attarder dans le champ de l’éducation.
En particulier, la dynamique d’apprentissage dans l’action sociale interpelle nos systèmes d’éducation. Au sein des groupes citoyens mobilisés, on apprend « à la dure », au front de l’action, dans l’urgence, souvent en manque de moyens et parfois à risque. Or l’éducation formelle peut jouer ici un rôle majeur pour soutenir l’émergence d’une citoyenneté consciente, informée, critique, compétente, bienveillante, désireuse et capable de se mobiliser, et efficace dans l’action. L’école, le collège et l’université y sont appelés au premier plan.
Et cela répond d’ailleurs à la demande des jeunes qui se sont admirablement exprimés à ce sujet. Les jeunes ne sont pas des « futurs citoyens », en attente de la « vraie vie ». Ils sont déjà citoyens de leur monde. Il faut les accompagner dans l’émergence de leur identité citoyenne et plus encore, d’une identité écocitoyenne, capable d’engagement.
« L’éducation est politique tant par ce qu’elle fait que par ce qu’elle ne fait pas. », comme l’a si bien souligné David Orr. Et en particulier, l’éducation relative à l’environnement (ERE) a un rôle de premier plan à jouer parce que ces sont les fondements mêmes de la vie qui sont actuellement en jeu. Plus que jamais l’ERE – qu’il faut intégrer de façon transversale à toute la dynamique éducative – doit assumer une fonction politique. Il faut s’engager à promouvoir une pédagogie de l’engagement, une pédagogie de l’immersion, de l’expérience réflexive, de l’enquête, du débat, du dialogue, du projet collectif… Une pédagogie qui assume toute sa fonction éthique, sa fonction critique et sa fonction heuristique aussi, pour inventer ensemble d’autres façons de se relier au monde, ici, maintenant.
Et nous, éducateurs, formateurs, chercheurs, on peut y parvenir en travaillant ensemble. Le rapport à l’environnement est un chantier de transformation qui ne peut être que collectif. C’est exigeant, évidemment. On se retrouve ici en porte-à-faux avec la culture scolaire dominante, qui traduit d’ailleurs la culture sociétale ambiante. Et puis, l’école accueille tous les problèmes qui germent dans une société, ce qui appelle à assumer de très (trop) lourdes responsabilités. Mais l’école accueille aussi tous les talents.
C’est pourquoi, quand on parle de la dimension politique de l’ERE, on fait référence non seulement aux approches pédagogiques à promouvoir mais aussi à tout le champ des politiques publiques en éducation. Celles-ci doivent favoriser le plein déploiement de l’acte éducatif, intégrant entre elles les trois sphères d’interactions à la base du développement intégral de l’enfant, du jeune : les sphères du rapport à soi, du rapport à l’autre humain et du rapport au monde vivant. Sans une telle intégration, sans la prise en compte de la sphère du rapport à l’environnement, l’éducation reste tronquée et nous formons des êtres inachevés.
En fin de journée, on pourra justement s’y attarder avec la rencontre de la Coalition Éducation, Environnement, Écocitoyenneté qui s’est mise en place pour promouvoir le développement d’une politique publique d’éducation relative à l’environnement axée sur une Stratégie québécoise d’éducation relative à l’environnement – Vers une écocitoyenneté.
Alors allons-y maintenant avec ce magnifique programme qui nous attend. J’aurai donc l’honneur et le plaisir de vous accompagner tout au long de la journée. Je m’occuperai d’introduire les différentes activités et d’animer le moment d’échange et de discussion en fin de journée.
Il me tient à cœur d’apprendre avec vous ! »
Lucie Sauvé
Juin 2025